lundi, octobre 03, 2005

Mise au ban de Skype par l'Education Nationale: finalement aussi de l'oxygène pour rattraper des retards stratégiques?

L'Education Nationale vient d'interdire l'utilisation de Skype (téléphonie Internet gratuite) dans les écoles, les facultés et les centres de recherche.

Comme le dit l'article de 01Net, c'est certainement "plus facile à dire qu'à faire" car les ingénieurs de Skype n'ont pas attendu cette mesure pour "emballer" leur protocole dans des paquets de données http très standards qui circulent très bien au milieu des milieux des pare-feux ("firewalls") et autre anti-virus qui truffent les meilleurs réseaux professionnels.

Donc, à moins d'une débauche de moyens technologiques qui dépasserait les budgets de notre Education Nationale, les potaches et les profs qui veulent vraiment "skyper" vont pouvoir continuer…. D'ailleurs, sur le fond, quand on entend régulièrement les plaintes budgétaires de nos profs et chercheurs, on peut se demander pourquoi on ne leur permet pas finalement d'économiser au maximum sur leurs télécommunications?

Cette mesure est prise pour endiguer l'espionnage industriel. Nos étudiants et chercheurs pourraient être écoutés dans les conversations "ultra secrètes" autour de leurs projets si ils devenaient utilisateurs assidus de Skype ou d'autres logiciels basés sur les communications VoIP: l'Atelier va clairement dans ce sens et E. Deniaud fait même planer au-dessus de Skype le spectre du fameux système d'intelligence économique anglo-saxon Echelon ("officiellement reconnu" dans les années 1990).

Je vais donner un autre angle: la démarche de l'Education Nationale apporte aussi - fortuitement mais bien à propos - sa contribution à la correction d'erreurs stratégiques.

En effet, des orientations approximatives de nos programmes de recherche nous ont fait manqué le virage des moteurs de recherche comme Google et celui des systèmes de communication P2P comme Skype.

L'Europe commence à reconnaître ces lacunes: en accordant toujours plus de crédit au projet Quaero (moteur de recherche) de J. Chirac, les états de la communauté européenne semblent admettre qu'il faut maintenant "mettre le turbo" dans ce domaine sous peine de ne jamais combler le fossé créé par les 3 grands dans la course au gigantisme de leur index central. Peut-être est-ce même déjà trop tard? En effet, comment répliquer une infrastructure de la taille de celle de Google en partant maintenant de rien ou presque ? ….

Nous aurions pourtant dû tirer les leçons "architecturales" du passé: dans les années 70, la DARPA américaine avait veillé en créant - en pleine guerre froide - le réseau ARPANET (père de l'Internet) à lui donner une architecture fortement distribuée résistant à de multiples pannes et à un éventuel morcellement complet. Aujourd'hui, l'Europe bénéficierait encore de cette architecture distribuée pour les couches "basses" si l'Internet devait être morcelé durablement lors d'un conflit global.

Mais, cette résilience ne serait finalement que peu utile!

En effet, depuis les années 1990, nous (les européens) avons laissé se développer d'une manière totalement centralisée - aux USA - les moteurs de recherche comme Google, Yahoo et MSN et les systèmes de communication P2P comme Skype, AOL, MSN Messenger, Google Talk, etc…. alors que ces 2 fonctions représentent finalement le système nerveux vital plaqué sur le squelette de l'Internet que sont les liaisons de données au protocole TCP/IP de données. Récemment, on a même constaté que ce genre de systèmes étaient essentiels pour la gestion - par les individus directement concernés - des crises comme celles du 11 Septembre, du tsunami asiatique ou de la catastrophe en Louisiane.

Et dans l'entreprise, pourriez-vous aujourd'hui travailler efficacement - que vous soyez dans une administration ou une entreprise privée - sans accès à ce type d'outils modernes ? Moi, non !! En tout cas, nos entreprises ne pourraient clairement pas "tenir la route" face à des concurrents (ennemis ?) dotés de ces armes stratégiques pour la Société de l'Information.

Notre prise de conscience collective et progressive autour de ces lacunes profondes ne peut être que catalysée par des évènements comme ceux-ci:

  • notre ART (Autorité de Régulation des Télécoms - maintenant ARCEP) publie un rapport (pdf ici) qui annonce que 6% des communications téléphoniques traditionnelles passent maintenant par le protocole VoIP avec des solutions comme Skype, Google Talk, MSN Messenger. Et 6% de chiffres d'affaires, dans un environnement à coûts essentiellement fixes et aussi concurrentiel que les télécommunications, cela veut dire que nos opérateurs nationaux travaillent au mieux pour un équilibre financier précaire, un "black zero" comme disent les américains. Comment vont-ils pouvoir faire leur R&D et se construire ainsi un futur à partir de maintenant?

Donc, les angoisses sécuritaires de l'Education Nationale contribuent directement et indrectement par la réaction en chaîne qu'elles pourraient générer à ralentir le développement explosif de services comme Skype.

C'est finalement bien! Mais, ce "bol d'oxygène" ne peut fonctionner que si, en parallèle, nous nous dotons de moyens significatifs pour faire aboutir au niveau européen des programmes de recherche dans ces nouveaux domaines vitaux de l'économie de l'information.

Dans le cas contraire, nous pourrions passer rapidement de l'autre côté de la célèbre Fracture Numérique

4 commentaires:

David Castéra a dit…

Que la réaction de l'éducation nationale permette de limiter le développement de Skype me semble un peu exagéré. En effet notre chère (à tous les sens du terme) institution est-elle si influente que cela ? Pourra-t-elle déclencher une réaction en chaîne ?

Anonyme a dit…

Comme disait Audiard

"Les cons ça ose tout, c'est même à cela qu'on les reconnait..."

L'éduaction Nationale a osé.

Prenons-en acte.

veins a dit…

Personnellement, je trouve ca plutot intelligent de la part de l'Education Nationale pour une fois. Skype est un outil plutot interessant, mais le fait qu'il s'agisse d'une boite noire est un probleme plutot important lorsqu'il est utilise pour des echanges tres prives. En tant qu'etudiant qui fait pas mal de recherche, je ne prendrais pas meme le risque de l'utiliser sur une machine ou j'ai des donnees confidentielles, maintenant c'est vrai que c'est un outil sympa pour tout ce qui n'est pas confidentiel.

d.durand a dit…

Bonjour Veins,

Merci de votre commentaire.

Cependant, avec quel OS travaillez-vous ? Si c'est Windows, faites vos recherches sur un autre OS car il y a eu qq années des cas "d'inventaires de fichiers" sur l'ensemble du parc Windows connecté fait par Microsoft dans le dos des utilisateurs. L'Education Nationale ne l'avait pourtant à l'époque pas banni...